ACCESSIBILITÉ

DES ARCHITECTURES À NIVEAUX ?

Regard sur l'accessibilité

Article publié dans Lettre N°10 du 4 octobre 2018
 
Accessibilité, notion récente ? 
La multiplication des règles, des normes en matière d’accessibilité de bâtiments publics ou privés pourrait faire croire que cette exigence est récente, que maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre commencent seulement à s’en soucier après des siècles d’ignorance… C’est oublier l’intelligence de très nombreux bâtiments anciens, à commencer par les innombrables églises qui pour beaucoup restent des modèles dans le domaine. Une parfaite accessibilité était la condition préalable au démarrage du chantier de construction. Une raison simple : les grues avec des flèches de plusieurs dizaines de mètres n’existaient pas encore. Alors comment élever les piliers de la nef, la charpente centrale si ce n’est en utilisant des charriots venant au plus près des grues à tambour pour approvisionner le chantier en pierres, poutres, etc. Cette évidence du chantier se retrouvait dans la vie du monument, avec toutes les facilités que l’implantation à niveau permettait pour l’entretien courant, les mises en place et déménagements de mobilier, boiseries, sculptures, tableaux, les processions, l’accessibilité de tous. Le choix du site d’implantation était donc crucial pour que cette accessibilité soit réalisable à moindre coût. Si besoin était, un terrassement minutieux devait remédier aux éventuelles impasses techniques, car la création d’emmarchements ne pouvait jamais concerner la totalité du périmètre. Quelques siècles plus tard, faire le tour de ces monuments permet toujours d’y vérifier la diversité des savoir-faire, des solutions imaginées pour s’adapter aux sites, à leur géologie, leur géométrie capricieuse. 
 
Le temps du hors-sol
Le perfectionnement des grues, permettant d’approvisionner le chantier à partir d’un seul point de levage situé en dehors du périmètre de la construction, a eu un impact radical sur la façon de traiter la géométrie des bâtiments et leur accessibilité. La continuité avec le sol na turel pouvait être oubliée le temps du chantier et les emmarchements ne posaient des problèmes qu’aux futurs utilisateurs... Cette production «hors-sol» a atteint son point culminant avec l’urbanisme de dalle, à son paroxysme dans les années 60-70, où les problèmes d’accessibilité ne concernent plus seulement les bâtiments mais la totalité de l’espace public. Le quartier de la Défense en illustre tout l’inconfort, et l’accès à l’Arche de la Défense pourrait en être le symbole avec ses escaliers inévitables sauf pour ceux qui rentrent par le sous-sol, c’est-à-dire en voiture.
 
« Rattrapages » 

Avec l’obligation d’accessibilité PMR, les oublis ou erreurs d’hier conduisent à des solutions de rattrapages qui vont de la plus modeste et efficace à la plus prétentieuse, dispendieuse et parfois impraticable. Un des cas les plus simples et fréquents est celui de bâtiments publics ne répondant pas aux règles d’accessibilité à cause de quelques marches. Trois exemples peuvent illustrer le propos. Une première solution consiste à reprendre l’escalier existant en y insérant une rampe en travers (voir photo page 4). Elle a l’immense avantage d’être élégante, « définitive », et de ne générer aucune dépense d’entretien ultérieure. La seconde est de construire une petite cabine d’ascenseur (photo ci-dessous) à fonctionnement automatique. Même si cette solution sera toujours regardée comme esthétiquement « moyenne » elle a l’intérêt d’être efficace, confortable pour les utilisateurs, et peu onéreuse. Enfin, la troisième consiste à tenter de masquer la solution de rattrapage par un habillage architectural faisant croire à une conception unitaire d’origine. Dans ce dernier cas, le coût n’a évidemment plus rien à voir, la gestion non plus, et l’usage n’est pas forcément garanti quand personne ne répond puisque, dans l’exemple présenté, il faut appeler l’accueil pour pouvoir utiliser l’ascenseur. Quand il pleut l’attente devient vite intolérable… Trois solutions, trois philosophies qui ne sont pas neutres en terme d’efficacité, de coût, d’esthétique. Trois solutions de rattrapage à mettre en regard avec celle qui aurait évité tout cela, être à niveau. 

 

 
Des maisons individuelles « à niveau » 
L’application des règles (mais surtout des évidences pratiques…) aux programmes publics devrait inspirer la production privée, des maisons individuelles par exemple. Que penser de cette «contemporaine» posée sur son déblai-remblai ? le simplisme du terrassement n’est pas au niveau de l’architecture, c’est évident. La très belle pente du terrain pouvait être le fil conducteur d’une autre volumétrie, d’une accessibilité meilleure à l’ensemble du terrain. Le remblai complique le contact avec la partie basse de la parcelle, réduit la surface «utile» du jardin à la zone plane en périphérie de la maison, et oblige à planter le talus pour ne pas rendre son entretien trop laborieux. « Savoir comment placer une maison sur un terrain, c’est avant tout penser la forme du terrain. Mais ce terrain et chaque partie de la maison doivent être étudiés dans les détails, jusqu’à la position des arbres, dehors, comment on les perçoit de la fenêtre, à l’intérieur (...) Le terrain raconte à l’architecte ce qu’il faut bâtir. »(1). On en est loin. Placer la maison sur le terrain c’est s’assurer qu’elle sera facile d’accès, mais que le terrain, le jardin le seront aussi. Dans ce domaine pas besoin de normes mais une réflexion, des propositions que l’architecte est là pour faire au maître d’ouvrage.   
 
Le seuil, une symbolique à exprimer 
Dans cette réflexion à mener sur l’accessibilité et son confort, la fonction symbolique du seuil ne doit jamais être sous-estimée, affaibli par des considérations techniques. Les emmarchements ont toujours été une des façons de l’exprimer avec force. Le projet doit donc réinterpréter cette fonction avec d’autres moyens, en même temps que celles de porte, de franchissement, d’espace intermédiaire : « Les portes marquent le lieu d’interruption d’une limite en principe non franchissable ; elles expriment le contrôle des franchissements et les renforcements de fermeture qu’exige le ménagement des ouvertures. (...). Le seuil signale et préparele franchissement. Le seuil est un lieu d’ouverture de la limite, la zone de son franchissement ; il est limité (« la limite du seuil ») et fait l’objet de dispositifs matériels et symboliques particuliers. Le seuil est souvent matérialisé par un emmarchement qui exprime, par la différence des niveaux, une hiérarchie qualitative des espaces. (...) Les seuils peuvent se répéter, chaque seuil opérant une sélection supplémentaire. (...) Certains espaces ont, comme le seuil, une « fonction » de sélection et/ou de médiation qui permet de dégager la notion d’espace intermédiaire. Les espaces intermédiaires spatialisent l’expression des hiérarchies sociales ou des hiérarchies dans les relations sociales ». Françoise P. Lévy et Marion Segaud, Anthropologie de l’espace, CCI/Centre Georges Pompidou, 1983. Les emmarchements sont donc à remplacer par des effets moins évidents, plus subtils mettant en oeuvre tous types de ressources et dispositifs : matériaux, couleurs, solutions d’encadrement, éclairage, effet sonore, etc. L’analyse de quelques bâtiments montre à quel point ce marquage peut être à la fois inconfortable – à cause d’emmarchements disproportionnés – tout en manquant d’expressivité symbolique. Déjà cité, le Ministère de l’Equipement à l’Arche de la Défense en est un exemple caricatural : à l’escalier monumental (et épuisant) donnant accès au parvis fait suite un sas d’entrée qui conviendrait bien à une entreprise quelconque. Inversement, les franchissements faciles et monumentaux de certains centres commerciaux, de sièges de grandes entreprises montrent comment ces points d’entrée peuvent être fortement scénarisés. Une évidence : les accès à de nombreux édifices religieux restent des modèles à la fois d’accessibilité et de traitement symbolique de ces points majeurs de toute architecture.
 
(1) Tadao Ando, revue d’A, mai 1991
 
 

 

 

 

 

 

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